JdR

La manière FORTE !

Avertissement : ce billet d’humeur présente des points de vue personnels concourant à ma décision. Certains lecteurs (s’il y en a) y trouveront peut être une résonance… en toute ou partie. D’autres, n’y verront que le babillage d’un vieux con de rôliste dépassé par son époque.
Les deux possibilités me vont bien.

C’est en lisant le financement participatif de VALERIAN le JdR* que le « choc » a eu lieu. Comme un crash contre un mur, une explosion stellaire, une colère rentrée qui trouve la sortie de secours vers l’extérieur… C’était inattendu, une brutale submersion…

Le déclencheur : une fatigue au sortir de trois années d’emballement rôliste, de financements participatifs oscillant entre l’arnaque de bonne foi – ou non – d’un BB-Trust en devenir (suivez mon regard), ou le professionnalisme du petit artisan amoureux de son travail ciselé à la bougie posée sur son établi.

Avec le recul, je n’ai pas bien vécu les dernières années rôlistes. Cette période d’essor des Financements Participatifs. Ce ne fut pour moi qu’un miroir aux alouettes. 
Une conséquence de mon grand âge ?

J’ai débuté le JdR en 1984. Ma collection d’ouvrages rôlistes est maintenant GIGANTESQUE. J’ai totalement assumé d’investir dans ce loisir qui, depuis mes 16 ans, demeure toujours à mon sens une niche ludique. Sa croissance soudain exponentielle et frénétique ne m’impressionne guère. Je rencontre toujours les mêmes noms sur les forums et se sont toujours les « 500 mêmes pledgeurs » qui soutiennent les Financements participatifs.

En 34 ans de passion, j’en ai donc lu des systèmes de simulations, fait tourné des mécaniques, visité des univers, collectionné des dés, tourné et tourné des pages, dressé des paravents et tracés des plans. 
Il y a bien eu la période noire durant laquelle nous avons cru que notre passion allait disparaître avalée par le « modernisme » des jeux vidéo, l’obscurantisme de certains esprits médiatiques et la révolution d’un Magic . Puis soudain, un jour, ces dernières années, le revival, la résurrection… Ce moment de lumière nouvelle fut comme l’ouverture des caissons du Nostromo dans le tout début d’Alien.

2016, 2017, 2018 ! Les nouvelles technologies propulsent le financement participatif des JdR au firmament, sécurisant les projets des créateurs, aiguisant tous les imaginaires et déterrant dans de nouvelles versions les vieilles gloires du JdR à coup de lifting plus ou moins réussis.
Ce furent trois années intenses en terme de promesses ludiques, d’attente de colis, dispendieuses en terme de pledges, toujours enthousiasmantes au début et désespérantes à l’arrivée.

J’écris maintenant en 2019, ces années glorieuses derrière moi, alors que certains de mes financement participatifs arrivent enfin – mais trop tard – trop longtemps après avoir mis la pièce dans la machine à café … Et que d’autres ne sont toujours pas là !!!!!
Pour ce qui concerne les JdR commandés en 2016 ou 2017 et finalement arrivés en 2018, l’usure du retard, la rouille de l’attente les avaient déjà bien impacté dans mon esprit. Mais plus encore, ils se retrouvèrent détrônés par les autres JdR survenus sur le marché entretemps via une production des plus classiques : c’est à dire sans FP ou de pré-commandes flash sur quelques mois.

Si mon électrochoc se bornait à cela, l’on pourrait objecter être face au sentiment d’un vieil aigri, rongé par l’impatience et corrodé par le sentiment d’arnaque, car donner son argent pour jouer deux à trois ans plus tard n’est absolument pas plus dans le tempo de ma culture du JdR que celui de ma culture commerciale ! 
Non c’est autre chose…bien que les FP soient définitivement terminées pour ma part.

Moi et quelques vieux grognards nous avons aimé, à nos tous débuts rôlistes, changer d’univers – enfin dés qu’autre chose que D&D soit arrivé en France dans les premières boutiques de JdR. 
Nous avons aimé éprouver de nouveaux systèmes, les disséquer, se les approprier, surtout au début de la vague rôliste où l’on pensait que seul les niveaux, les points de vie et le D20 pouvaient motoriser notre imaginaire.
Puis vinrent les vagues incessantes de fluff. Des univers/contexte de jeu toujours plus novateurs, surprenants. Parfois, système et univers parvenaient à l’osmose parfaite. D’autre fois – le plus souvent – le système handicapait l’ambiance du setting par ses lourdeurs ou ses déséquilibres. Si bien que, pour ma part, je me suis vite réfugié dans Gurps, puis Fudge puis Fate, car les l’ambiances, l’univers, les personnages et l’histoire importaient plus que le système. 
Lorsque la question du narrativisme est survenue, je n’ai pas compris tout de suite l’engouement, de même je n’ai jamais adhéré au « système does matter ». En effet, déjà à D&D, nous étions en plein narrativisme permanent et bricolage de règles. Nos scénarios tenaient sur un quart de page avec un fil rouge et quelques points d’étape et tout le reste venait de la valse des imaginaires entre MJ et joueurs en faisant tourner le bâton des descriptions à qui voulait le prendre. Nous n’étions pas ou peu « pros-scénarios commerciaux », sinon au pire pour en retirer juste la colonne vertébrale, d’un geste sec comme le Predator bien connu.

Et donc, au creux de la vague du JdR dans le milieu des années 90, lorsque nous avons bien cru que notre passion rendait son dernier souffle massacrée par les médias et que nous jouions à Magic plus qu’avec nos dés, j’ai continué à explorer les horizons ludiques au travers d’une collection sans cesse croissante. 
Au fil de ces années, et alors que lentement mais sûrement, le JdR reprenait son souffle, s’adaptait au marché, se revivifiait auprès de nouveaux auteurs ou restaurait ses gloires d’antan, j’ai commencé à ressentir un sentiment de déjà-vu, d’éternel exploitation des mêmes genres pour les mêmes aboutissements ludiques.
Heroic fantasy, Science fiction, Super-héros ou Fantastique – dans une moindre mesure – toujours et encore ! Soit des univers tentant l’originalité de niche, soit adossés à des systèmes se voulant révolutionnaires.

Alors que cette démangeaison annonciatrice que quelque chose ne tournait pas rond naissait à l’arrière de mon crâne, se structuraient les fameux Financements Participatifs (FP). Ils arrivèrent et se déployèrent très rapidement donnant naissance à un nombre de nouveaux éditeurs français tout simplement impressionnant pour ce loisir.
Comme tous les amoureux du JdR, j’ai alors pledgé sans retenue. A la lecture des promesses de ces FP, j’ai cru à chaque fois trouver la perle JdR capable de déclencher un effet Waouh !.

Au final, au moment d’écrire ces lignes, j’ai revendu, donné ou annulé 90% des pledges reçus ou à venir – entendez par « à venir » – cumulant un retard inacceptable pour ma logique de deal monétaire  !
Bref, au terme de ses trois dernières années, j’ai senti que ma passion prenait une dimension toute autre.

D’une part, face à la pléthore de production, le format PDF est rapidement devenu par la force des choses (certains côtés pratiques et prix attractif) mon nouvel ami. D’autre part, seuls quelques rares FP trouvèrent grâce à mes yeux. Le reste de la production a contribué à enclencher le phénomène qui m’amène à écrire ce billet.

Le premier effet déceptif provient des settings. A lire les univers de Fantasy ou de Science Fiction je n’y ai vu que des redites. Des re-colorisations du genre dans lesquelles je ne trouvais pas d’excitation de mes « papilles neurales » : sans saveurs véritables. Beaucoup trop de livre-objet pré-vendus sur le fétichisme de l’illustration.
Le second effet fut déclenché par les systèmes. Finalement l’effet le plus fort des deux. 
Une forte lassitude à devoir encore et encore apprendre de nouvelles mécaniques de jeu, le plus souvent avec des faiblesses et des déséquilibres, ou encore trop cadrantes ou mal ajustées.

J’ai alors eu ce terrible sentiment de courir après des chimères : le système parfait, le setting parfait. Le sentiment de tourner en rond et de perdre mon énergie et mon argent alors qu’au cour de ma carrière rôliste j’avais croisé des incontournables ayant déjà presque atteint la synthèse idéale à mes yeux.

Et donc en lisant la FP de VALERIAN le JdR et son guide introductif, je me suis dit que pour moi tout cela je l’avais déjà vu ; que des JdR de SF j’en avais déjà des masses dans mes armoires, que MINDJAMMER permettait quasiment de tout faire, ou encore qu’un bon système générique suffirait à faire ma soupe à la VALERIAN.

C’est donc venu d’un seul coup d’un seul ! Plusieurs décisions fermes. La manière forte !

  • Fini les FP. La dernière en attente de livraison sera l’Empire des cerisiers.
  • Achat de PDF à vil prix au moment des promos sur drivethrurpg.com et en corollaire : fini l’occupation des étagères.
  • Revente, don ou combustion des livres en durs qui ne sont là que sur un coup de tête ou que pour prendre la poussière.
  • Recentrage sur quelques JdR phares ou « light à deux sous » qui constitueront un linéaire rôliste d’usage et non de collection.
  • Et retour à l’utilisation de systèmes génériques. En cela je reviens à VALERIAN le JdR*. En lisant le résumé du système de jeu j’y ai vu, encore et encore, la redite de plusieurs mécaniques, mais agencées autrement, nécessitant de reconstruire ou déconstruire mes acquis. 
    Or, me concentrer sur de nouvelles mécaniques ne m’amuse plus.

Bien au contraire, j’ai ressenti une effroyable perte de temps à lire ce résumé de règles, une spirale abyssale d’ennui. J’ai eu l’irrépressible envie de lire un système connu et reconnu, justement pour ne pas avoir à le lire. 
J’ai entendu l’appel du retour au source, l’envie d’Univers-JdR sans système ou basés sur un système générique connu et si possible libre de droit.

Le retour à l’envie d’adapter simplement des oeuvres qui me plaisent et de disposer de bases génériques neutres et adaptables. De tourner le dos à la frénésie des FP qui n’a de cesse, le plus souvent, d’assembler les mêmes ambiances, les mêmes styles, de combiner l’ancien pour faire du neuf.

J’ai eu l’irrépressible envie de réduire ma focale rôliste pour gagner du temps d’imaginaire et de plaisir. De posséder des JdR « pensum du genre », multi-usage, modulables à souhait et surtout continuer à laisser, à ma table de jeu, les joueurs construire avec moi et non digérer le flot du marché.

J’ai donc choisi d’appliquer cette fameuse « manière forte ». De balancer toute ma collection (dont une partie va intégrer les étagères d’autres rôlistes collectionneurs encore vaillants) et de ne conserver que quelques jeux forts et une poignée de systèmes génériques au savant équilibre ludique ou à la forte plasticité dû à leur légèreté.
Ne me concentrer que sur les mécaniques que je maîtrise depuis des années, les sets de dés usés par mes doigts.

Et puis jouer avant tout !

Un prochain article présentera ma nouvelle étagère rôliste, dégraissée, à l’os ! Un gros os mais un os tout même comparativement à la surcharge pondérale (et mentale) de ce que fut ma collection.

Note
* Le JdR VALERIAN est cité plusieurs fois. Je ne le connais pas, ne l’ai pas lu. Et pour cause, il est encore en état de FP au moment d’écrire ces lignes. Il se trouve juste être le JdR annoncé qui a représenté ma goutte d’eau propice au débordement. Cela aurait pu tomber sur GODS tout aussi bien avec son côté livre-objet, un système assemblant du connu et un setting qui emprunte à droite et à gauche. Bref, pour Valerian le JdR, sa valeur n’est pas mise en cause. Ca aurait pu advenir avec tout autre nouveau JdR. Bonne vent à VALERIAN le JdR.